La traversée de la presse

août 31, 2017

“Mais où va-t-il chercher tout cela?” lance Marcel Martin (Bourvil) en prenant congé du patron et de la patronne pris à partie par Grandgil (Jean Gabin) dans le café où ils s'étaient réfugiés pour éviter une patrouille de police dans La Traversée de Paris (1955). C'est également la question que bon nombre de lecteurs doivent se poser en découvrant l'illustration des articles d'une publication “destinée à un public averti” qui a adopté la devise des forces spéciales françaises.
Tout comme Grandgil se livrant au marché noir “par curiosité, pour voir”, celui qu'un membre du bureau de l'ARE a traité de “scribouillard” avant de se mordre (pas seulement) les doigts, est arrivé par hasard dans ce métier qui n'a pas bonne presse.
Après avoir rédigé pour le compte d'un associé d'un big five une consultation sur l'attrait fiscal des holdings du Benelux, en son absence, sa secrétaire lui passa l'appel de la journaliste de l'Agefi à qui cette commande était destinée. Le connaissant personnellement, cette dernière lui proposa de renouveler l'expérience à l'occasion.
Elle se présenta, plus tard, lors d'un voyage en Extrême Orient où, retrouvant sur place un ami reporter pour GEO et National Geographic, il découvrit l'art kmer et celui du reportage en sillonnant le Cambodge alors en guerre civile et sous mandat de l'ONU.
Quelques semaines plus tard, de passage à Hô Chi Minh Ville, où Richard Jadot accepta pour des raisons personnelles d'être détaché par Clifford Chance à la différence d'Hervé Kensicher qui de retour de Moscou, déclina poliment la proposition de Freshfields, “l'apprenti sorcier” se prit au jeu au hasard d'une rencontre à la terrasse du Rex. Là se trouvait l'éphémère responsable local de la BFCE, fils d'un juge surnommé “le shérif”, en compagnie d'une ex-assistante d'un patron du CAC 40. Cette ex-“claudette” qui venait au bureau au volant d'une Ferrari retrouvait son pays natal après avoir fuit l'avancée du Viêt Minh et du Viêt Cong.
Son retour s'annonçait plutôt mal puisque les 2 hélicoptères qu'elle avait fait venir par avion cargo étaient bloqués à l'aéroport. Vu le contexte, le pays venant à peine de s'entrouvrir, cette initiative facilitée par le PDG de la compagnie, un proche de cette viet kieu, était pour le moins risquée. Et ce, même si la cargaison était destinée au transport de touristes aisés pour pallier aux accidents survenus avec des MI-8 de l'armée vietnamienne “privatisés” à cet effet par un Suisse proche de la nièce d'un général dont Indosuez et BNP avaient sponsorisé 2 de ses jonques mouillant en baie d'Hạ Long.
Au cours d'un vol hasardeux au dessus de Dien Bien Phu où s'illustra avant d'être anéanti le 1er BEP (initiales complètes d'un correspondant de guerre en herbe), la chute de l'appareil coûta la vie à tout l'équipage dont Pierre Bernardaud et sa femme, clients du Métropole à Hanoï. Cet ex-hôtel colonial fit l'objet d'une coûteuse rénovation dont Michel Chabannel, entré au project finance chez Indosuez à sa sortie de Ponts et Chaussées, négocia le financement après s'être fait confisquer son passeport dès son arrivée (par simple mesure d'intimidation et non pour mauvaise conduite).
A Manille, 6 ans plus tard lors d'une conférence en marge de l'ASEAN où le CNPF international accompagnait une importante délégation française, plusieurs délégués n'avaient pas eu un comportement irréprochable. Loin s'en faut ! A côté, le caprice de François-Xavier Ortoli refusant de voyager en classe affaires était anecdotique. Depuis longtemps retiré des affaires, l'ancien résistant en Indochine (contre les japonais) finit par rentrer à Paris en first après qu'un délégué ait échangé son billet avec le sien.
Comme il est plus facile de s'improviser journaliste que chirurgien, même “avec son sac et son couteau”, expression empruntée à Anne-Sophie Noury, l'essai fut concluant. Après avoir lu l'article sur “Le grand retour des banques françaises au Vietnam”, le dernier sous-gouverneur de la Banque Centrale du Sud Vietnam parti juste avant la chute de Saïgon le fit comprendre à l'auteur en l'invitant à déjeuner chez Indosuez où il finissait sa carrière pour savoir comment il avait réussi à obtenir toutes ces informations.
Le sens du discernement, la compréhension du sujet traité et des contraintes des interlocuteurs, le permanent souci de s'assurer de la cohérence et de la concordance des récits consignés (toujours par écrit jamais par dictaphone), tout cela (sans oublier la curiosité et le goût des autres) avait contribué à faciliter la réalisation de ce reportage réalisé avec les moyens du bord.
Plus tard, cette expérience aida ce novice à se fondre dans le petit monde de la finance en se “déplaçant comme un poisson nage dans la mer”. Appliqué au plein sens du terme, ce précepte pouvait également lui éviter de finir (noyé) comme Albert Londres, un modèle du genre à l'instar de Walter Cronkite.
Non sans avoir parfois l'impression d'être dans la peau du Cne Benjamin L.Willard dans Apocalypse Now. Tout comme lui, il va également croiser, à diverses occasions, au cours de son long périple des personnages de l'acabit du Lt-Col Bill Kilgore, du Col Walter E. Kurtz et également des playmates perdues au milieu de nulle part.
De retour à Paris, un petit détour par la revue de l'UJA intitulé “Pas ce soir chéri, j'ai Méhaignerie” où il croisa Elie Kleiman (en homme des cavernes) et Dominique Bompoint (en rappeur déjanté) l'aida à s'imprégner de l'esprit provocateur des ”Guignols de l'info” transposé au Barreau de Paris.
Plus tard, il s'en souviendra comme de cette discussion à Makati avec un expatrié à la suite d'un incident mineur sur un puits opéré par son client, Shell, aux larges de Palawan. Tout en ayant fait gagner beaucoup d'argent à sa société, il risquait sur cette mission de se faire virer alors qu'en s'étant mis à son compte la situation aurait été toute différente ; les bénéfices accumulés lui auraient permis de se sortir sans problème de cette mauvaise passe.
Apprécié par un rédacteur en chef hors pair et bienveillant, le simple pigiste se lança dans le grand bain en gardant constamment à l'esprit la nécessité de se démarquer par le choix et le traitement des sujets. Il décida de se focaliser sur une double matrice croisant financements structurés et marchés émergents (à l'époque animés par l'envolée des Brady bonds). La fréquence mensuelle lui donna le temps de rencontrer tous les acteurs importants capables de lui apporter matière à débattre des sujets en profondeur.
Très vite, la confiance s'installa et l'effet boule de neige se propagea rapidement au point de déboucher sur des reverse déjeuners de rédaction. A l'inverse de la pratique d'un autre temps qui perdure où les présidents convient à leur table plusieurs journalistes d'une publication pour échanger avec eux mais surtout avec leur rédacteur en chef, là chaque responsable des financements structurés s'entourait des head des métiers (titrisation, project finance, leverage finance, tax lease, etc..) qu'il couvrait pour recevoir un seul journaliste.
L'invitation de Jean Stern au restaurant du 36ème étage de la nouvelle tour SG, la plus belle vue mais pas la meilleure table, consacra cette pratique. Au cours de ce déjeuner en petit comité avec Jean-Luc Parer et Alain Dalloz, plusieurs sujets furent évoqués. A celui introduit par le “vieux renard” de cette caste d'orfèvres de la finance sur les rumeurs de vente de l'activité shipping de Paribas, l'invité en profita pour demander où en était le contentieux avec l'indélicat armateur grec Blue Flag puis enchaîna sur l'aircraft avec les difficultés rencontrées par l'Irlandais GPA dont la banque était (de loin) le principal créancier sans que cela ne se sache. Vite dissipé l'étonnement, teinté de respect, laissa place à une courte explication sans trop entrer dans les détails.
Une fois les différentes matières maîtrisées, les excursions sur le quotidien se multiplièrent au gré de l'urgence de l'information non sans créer quelques tensions avec les journalistes dont les articles de moindre intérêt étaient passés au marbre. De mauvaise grâce, ils se pliaient à la décision de leur rédacteur en chef, un mondain qui avait eu son heure de gloire en dévoilant le scandale Pechiney-Triangle. Plus tard à la retraite, celui qui avait connu l'âge d'or de la presse confia au perturbateur qui, selon ses dires, avait laissé une tache indélébile dans sa rédaction que la profession s'était fonctionnarisée pour expliquer (en partie) son déclin. Aidé en cela par des pratiques aujourd'hui disparues comme celle d'Unibail consistant à offrir une cravate ou un carré Hermès aux journalistes présents à la conférence de presse de ses résultats.
Rien à voir avec la proposition (cousue de fil blanc) faite à plusieurs banquiers, invités au Festival d'Avignon en pleine renégociation de la dette de la ville, d'être raccompagné à leur hôtel par de charmantes hôtesses ayant manifestement déjà reçu leur plan de vol.Tous (aujourd'hui à la retraite) ont préféré rentrer à pied après 6 longues heures de spectacle quitte à faire de mauvaises rencontres.
A la suite d'un article annonçant le départ chez un concurrent du head mondial de la titrisation de Paribas (un batave complexé devenu plus tard producteur d'huile d'olive en Italie) en pleine fusion avec BNP, la publication d'un démenti à la demande de l'intéressé faillit sonner l'hallali. Mais il n'en fut rien au grand désespoir de plusieurs membres de la rédaction puisque 3 jours plus tard, l'information se révéla exacte. Cet épisode où fut impliqué Antoine Sire, conforta un peu plus la réputation de son auteur.
Après avoir fait le tour de la matière, il était temps de changer d'air et de découvrir autre chose. L'opportunité se présenta avec la vente du média (quotidien et mensuel) au family office d'un patron du CAC 40 permettant de déclencher la “clause de conscience” tout en ayant trouvé un point de chute.
Comme toute expérience est bonne à prendre, ce passage de la presse spécialisée à celle destinée au grand public fut enrichissante. Tout d'abord, d'un point de vue humain, en supportant tant bien que mal un rédacteur en chef sans scrupules de la trempe de Charles Tatum interprété à l'écran par Kirk Douglas dans Ace in the hole (1951), lequel a fini par tomber dans le giron de l'inventeur du sanibroyeur. Désagrément heureusement compensé par la présence de chefs d'enquête de qualité couvrant avec pugnacité divers sujets de société. Enfin, la prise de conscience de prendre un soin particulier aux accroches pour mieux capter l'attention du lecteur.
Après s'être fait repérer (une fois de plus) lors d'un petit déjeuner de presse par la toute nouvelle rédactrice en chef d'une lettre hebdomadaire sur le private equity à la recherche de spécialistes pour muscler son équipe, celle-ci vint à sa rencontre à Beaubourg lors du vernissage de l'exposition consacrée à Alfred Hitchcock. Cette fructueuse collaboration débutée par “les tops et les flops des LBO sur les 10 ans passés” puis étendue au M&A, fut l'occasion de revenir dans la finance sur des métiers moins techniques mais beaucoup plus visibles que ceux précédemment couverts. Avec cette mauvaise habitude de créer chez certains de ces acteurs, un comportement proche de celui du star system. Non sans prendre le risque d'insulter l'avenir en ne sachant pas à qui on s'adresse ou en cherchant à se mesurer à plus fort que soi. Surtout chez ceux ayant le fâcheux penchant d'être fort avec les faibles et faible avec les forts.
Après une courte période d'adaptation, les résultats ne se firent pas attendre puisque le quotidien qui venait de racheter la lettre, reprit plusieurs informations dont l'une d'elle démentie à tort par la nièce d'un ancien Président de la République pour protéger son client (qui se serait bien passé de cette initiative), allait la décrédibiliser.
Se sentant trop à l'étroit en dépit de la latitude accordée et frustré de ne plus pouvoir couvrir les financements structurés, la décision fut prise de créer sa propre publication avec le souci de permettre au lecteur, surchargé de travail, de lier l'utile à l'agréable. Avec ce sentiment d'être maître de son destin tout en se retrouvant souvent sur le fil du rasoir en dénonçant comme Grandgil certaines dérives alors que d'autres restent le nez dans leur assiette.
En tout cas, pourquoi dans le pays des droits de l'homme, se priver de cette liberté de ton? Surtout si l'on apprécie l'oeuvre de William Somersert Maugham et que l'on ne supporte pas l'indécence. Ainsi en prenant garde de ne pas tomber en disgrâce comme l'infortuné abbé de Vilecourt répudié de la cour du roi, il est possible de faire de l'esprit (sans être pédant) en poussant les limites sans jamais les franchir. Peut être qu'avoir le même nom qu'un curé, connu pour s'être fait mousser, est suffisamment lourd à porter et aide à vous en dissuader ?
Être pourvu du sens de la répartie aide souvent, utilisé à bon escient, à retourner la situation à son avantage. Mélanie Delattre du Point en a fait l'amère expérience après avoir été surprise à affabuler dans un article sur un célèbre palace parisien. Ce regrettable écart conduisit à rétablir la vérité dans Breakfast at Plaza : What else? la plaçant peu ou prou dans la même position qu'Adolfo Ramirez confronté à l'ire du Gal Spontz dans Papy fait de la résistance.
Si le titre de la publication coulait de source, restait à trouver un sigle pour la société d'édition. Comme les 3 lettres retenues à l'origine rappelaient celui d'une armée secrète défendant une cause perdue, les opérations sur actifs ont laissé la place aux solutions sur montages, seul structurés étant maintenu. Ce changement eut pour effet de mieux faire passer le message en intégrant un double sens au sigle dont la signification est réservée à quelques initiés.
Enfin, après avoir eu plusieurs vies mieux vaut s'assurer de ne pas rater sa sortie ou éviter que par inadvertance quelqu'un ne s'y emploie à votre insu. Après être resté sans voix à Saint-Louis des Invalides à l'écoute de l'homélie funéraire d'un grand avocat d'affaires trop vite rappelé à Dieu, le doute n'était plus permis qu'on n'est jamais mieux servi (de son vivant) que par soi-même. Une fois au Ciel, cela devient plus aléatoire surtout en découvrant l'hommage appuyé rendu à Léon Zitrone par ses confrères, un modèle du genre aux antipodes de celui d'Alain Delon à l'endroit de la regrettée Mireille Darc.