Où en est le Prix Jean-François Prat aujourd’hui ?

juillet 29, 2018

A la fois placée sous le chiffre des péchés capitaux et des couleurs de l’arc-en-ciel, cette 7ème édition pourrait résumer à elle seule, la perception que certains esprits étriqués se font du monde de l'art contemporain.
Aussi pour ceux-là, le choix comme parrain de Marc Simoncini, connu pour avoir fondé Meetic mais beaucoup moins pour avoir participé à l'aventure du Minitel 3615 Gay dont l'associé est passé de vie à trépas à coup de 11.43, risque fort de ne pas les ramener dans le droit chemin. Sans parler de la couleur rose retenue cette année pour les cartons d'invitation et le catalogue. Ni l'envie, la colère, l'avarice, l'orgueil qui caractérisent pas mal d'avocats d'affaires.
C'est bien connu, on ne peut pas plaire à tout le monde et Michel Sapin qui a reçu ce geek autodidacte à Bercy, ne dira pas le contraire après avoir lu dans les pensées de ce fils de communiste, vegan et défenseur de la cause animale devenu collectionneur. Plus ou moins averti comme le confesse lui-même cet adepte de Joyce Pensato, On Kawara, Erwin Olaf, David Mach et de bien d'autres artistes, tant ses goûts sont éclectiques.
A l'opposé de l'ex-mari de Valérie de Seneville, il est difficile de faire autant l'unanimité que Jean-François Prat qui a marqué de son empreinte le Barreau de Paris et laissé une trace indélébile dans la mémoire de tous ceux qui ont eu la chance de le côtoyer de près ou de loin.
Après la disparition du co-fondateur de Bredin Prat, se sentant orphelin, ses associés qui lui devaient tant et à qui il avait tant apporté, n'ont pas fait dans l'indigne ni les choses à moitié. Ils ne se sont pas contentés comme d'autres de créer un quelconque prix juridique.
A l'été 2011, la décision fut prise de créer, en sa mémoire, un prix destiné à soutenir et récompenser l'art contemporain. Sa grande passion qu'il a fait partager aux occupants du 130 rue du Faubourg Saint Honoré en prêtant au cabinet plusieurs oeuvres de son impressionnante collection privée où cohabitaient pêle-mêle Dubuffet, Yves Klein, Joan Miro, Max Ernst, ou encore Jacques Villeglé, Yayoi Kusama, Christo, Simon Hantaï etc.
Lors de sa dispersion par Christie's, en octobre dernier, durant la “FIAC week”, les enchères ont atteint 36,846 M€ dont 15 M€ pour le seul “Jim Crow” de Jean-Michel Basquiat dont Bernard Arnault est l'un sinon le principal collectionneur privé de cet artiste “underground” mais pas à ce prix là.
Si le Centre Pompidou a reçu (en donation sans dation en paiement) 8 oeuvres, Bredin Prat n'a pas été oublié par la famille. Son fonds de dotation a hérité d“Un Nu” de Bernard Piffaretti. auquel plusieurs associés qui l'avaient contemplé dans leur bureau, étaient très attachés. En dépit de son nom, cette oeuvre n'a rien à voir avec “L'Origine du monde” ni avec la photo de Bettina Rheims ornant le bureau d'un autre célèbre avocat d'affaires.
Cet amour de l’art et des artistes, Jean-François Prat et son épouse Marie-Aline, rencontrée sur les bancs de la faculté de droit d'Aix, l'ont découvert à leur arrivée à Paris, en 1962. A l'époque, où l'art contemporain était simple et intimiste, ils font la connaissance de l'artiste Jan Meyer et du grand marchand d'art primitif Jacques Kerchache qui vont les affranchir.
Aidé par l’œil affûté de son épouse qui abandonne le droit public (après un DEA à Paris I) pour l'histoire de l’art, Jean-François Prat avec son sens inné de l'intuition, va multiplier ses achats au fur et à mesure de son ascension en M&A. Durant 21 ans, les conseils avisés d'un expert en art moderne et contemporain de Tajan Ader Picard vont faire de la collection “regards croisés”, l'un des must de la Place. Attiré par les œuvres d’artistes qui ont poussé loin les limites de la peinture, le couple, connu pour son extrême discrétion, va détonner par ses choix audacieux.
Au point de conduire plusieurs avocats de Bredin Prat préférant le calendrier Marc Dorcel, à envisager de se jeter par la fenêtre plutôt que de vivre avec certaines d'entre elles 15 heures par jour. De fait, comme le droit, les Beaux Arts, en l'occurence l'école de la rue Bonaparte pour le fondateur de la marque au Toucan, mène à tout.
Pure coïncidence comme celle logée dans “Desk calendar” de Roy Lichtenstein à l'origine de la collection MaGMA créée par Guillaume Levy-Lambert et Mark Goh, son confrère, ami et alter ego, Jean-Michel Darrois est lui aussi entré dans l'univers des commissaires priseurs et des artistes, en faisant une pierre deux coups.
Comme d'autres (des clients, des amis, des proches), celui qui a des airs d'Arthur Miller, fait partie du petit cercle qui s'est retrouvé, en 2012, pour la 1ère édition. Intimiste à ses débuts, ce prix connaît un rapide engouement auprès du “monde de l'art” attiré par la trajectoire prise par plusieurs de ses lauréats. Même Gagossian n'hésite pas à faire des appels du pied à certains d'entre eux. La spéculation n'épargnant pas l'art, une oeuvre d'un ancien lauréat a été vendue par un collectionneur aux enchères à 10 fois son prix en galerie. Cette anomalie n'a pas laissé indifférent cet associé gérant de Rothschild & Cie dont la fille a embrassé la carrière d'artiste avec autant de succès que sa complice Mika Rottenberg. Ni non plus un ex-1er Ministre passé par cette vénérable maison dont sa fille gère sa fondation.
Pour fêter les 50 ans du cabinet, Bredin Prat qui n'a pas encore emménagé dans l'immeuble de la Seita, privatise, en 2016, le Palais de Tokyo. Les 1000 invités du tout Paris de l'art, de la mode, de la politique et des affaires s'y pressent dont Paris Match et repèrent entre 2 petits fours, les oeuvres des 3 lauréats de la 5ème édition.
Se tenant désormais in house, dans les 9200 mdu 53 quai d'Orsay, cet event a encore pris une nouvelle dimension avec la création, en 2017, de la Fondation Bredin Prat pour l'Art contemporain sous forme d'un fonds de dotation.
La law firm aux cartes de visite désormais grise comme une Platinum ou une souris, s'est donnée les moyens de ses ambitions en chargeant un comité de sélection (5 membres dont 2 ont été renouvelés depuis le début) de parcourir le monde (les foires, les galeries, les ateliers) à la recherche de jeunes artistes prometteurs de la scène contemporaine. Sur les 12 sélectionnés (le même nombre que les secrétaires de la Conférence) par un jury composé des 40 associés du cabinet et de 15 personnalités du monde de l'art, seuls 3 lauréats sont retenus pour ce prix doté de 20.000 € pour le gagnant. Les 2 autres reçoivent un lot de consolation (2000 €).
Pour défendre leur travail devant ce jury, pas si populaire que cela vue leur pedigree, les heureux élus doivent chacun désigner une personnalité du monde de l'art, en général un commissaire d'expo ou un critique d'art. Tel un avocat défendant les intérêts de son client, leur rôle n'est pas anodin.
Sur le thème "Après avoir intégré les mouvements artistiques du XXe siècle, où nous emmène l’abstraction en 2018 ?", digne d'un sujet du Concours de la Conférence, la 7ème édition a couronné le travail de Nicolas Roggy. Aux prises avec la sud africaine Turiya Magadlela et l'américaine Patricia Treibqui, notre “jeune coq tricolore”, coincé sur la photo entre sa dulcinée et un représentant de Dalloz devant l'une de ses oeuvres, n'avait pourtant pas les faveurs de Marc Simoncini qui le lui a dit durant la cérémonie.
Un prix très commenté comme il se doit, au milieu de ce barnum qu'est devenu celui dédié à Jean-François Prat sur fond de Sexual healing, I'm coming out et autres tubes diffusés tout au long de la réception où sont désormais conviés les alumni. Une impression partagée par tous ceux allergiques au monde de l'art où le ridicule ne tue pas et à ses facéties.