Law firms : Paris en passe de détrôner Londres

octobre 10, 2021

Eric Ohayon

Samson Consulting

La tranche de la génération Z, ceux nés entre 1995 et 1997, est-elle celle bénie des law firms ou sa pire malédiction ? Alors que les grilles de rémunération des juniors en 1ère année d’exercice se stabilisent à Londres (environ 100 K£/an), elles s’affolent à Paris (105 K€/an) chez plusieurs cabinets US installés dans la capitale.
Encore à quelques encablures de NY, eldorado des plus jeunes rémunérés 215 K$/an (185 K€/an), Paris subit une augmentation notable de leur coût, pour devenir le paradis de ceux attirés par le droit, juste derrière les traders et les banquiers d’affaires.
Si ce montant est à relativiser puisqu'il correspond à une rémunération dite BNC à laquelle il faut retrancher les charges sociales (environ 30%) et un IR de 16%, pour un revenu disponible de 54 %, la pression sur les rémunérations n'en demeure pas moins notable, comparée à la rentabilité de ces rookies.
Cette situation ne fait, ni l’objet d’éléments chiffrés, ni d’une analyse approfondie, mais combien de partners à Paris ont la possibilité de reporter sur leur clients, le time sheet de ces tout jeunes associates ?
Selon certaines sources, les write-off sont monnaie courante, et, facturer un rookie, au temps passé, est considéré comme indécent, par quasiment tous les prescripteurs de dossiers à l'exception de certains fonds d'investissement.
Toutefois, il faut relativiser leur coût, puisque la rentabilité exceptionnelle des law firms, l’absorbe aisément.
Ainsi, entre la 100e et 150e place des classements, le CA minimum atteint 250 K€/avocat contre 400 K€/avocat entre la 50e et 100e place. Quant au Top 50, le CA/avocat est compris dans une fourchette entre 0,5 et 1,1 M€.
C’est dans le Top 15 que les rémunérations des débutants se sont envolées, mais pas de quoi effrayer les associés qui supportent assez facilement cette inflation, avec un PPP (profit per partner) compris entre 1,2 M et 4,4 M€, avec des pointes pouvant dépasser pour une poignée d'entre eux 25 M€.
Aussi, avec l’augmentation des rémunérations accordées aux plus juniors, le système est, bien loin, d’être à risque. Néanmoins, la grille de rémunération paraît plus déséquilibrée qu’elle ne l’a jamais été .
Là ou un débutant se voit offrir 105 K€/an, un collaborateur de 7 ans d’expérience touche entre 190 et 200 K€/an. S'il perçoit 75 K€/an, un collaborateur de 7 ans est à 150 K€/an.
Force est de constater, que les avocats de la génération Y (nés entre 1985 et 1992) ne sont pas ceux d’une génération bénie comme certains le pensaient, puisqu’au mieux, ils sont 2 fois mieux payés qu’un jeune premier. D’autant que ces avocats sont arrivés sur le marché, après le Krach de Lehman Brothers et n’ont pas bénéficié d'une conjoncture favorable pour aspirer à devenir partner de leur structure.
Tous les témoignages sont concordants, les plus juniors (0-3 ans d’expérience) ont brisé un des plus précieux atouts des law firms : l’abnégation.
Nombreux sont les partners (aux 100 heures hebdomadaires et plus au bureau), à s’arracher les cheveux devant la désinvolture des plus jeunes, qui peuvent prendre 2 heures pour déjeuner entre copains, partent à 20H00 pour une séance de cinéma.
Sans parler de ceux qui s’affranchissent de travailler le week end (même dans des situations de rush), pour jouer sur Fortnite, se retrouver virtuellement en Champions League sur FIFA 22, ou encore pour les plus beaufs à passer une soirée Pizza entre potes à regarder Suits ou Better call Saul.
A ce titre, les propos recueillis auprès d'étudiants de l’EFB sont éloquents “mes loisirs, mes activités sportives et ma vie sociale ne pourront être sacrifiés au profit de ma vie professionnelle“. 
En dépit de ces constatations, le recrutement des plus juniors repart à la hausse ; tous les cabinets “sont dans les starting-block” pour séduire les plus brillants, raison pour laquelle la grille de rémunération, 1ère année, s’envole.
Les CV’s sont de plus en plus chargés : M2 droit + Science Po + HEC et parfois un LLM en sus. La crise Covid a réduit le nombre des étudiants en LLM à King’s Collège, Durham, UCL, Queen Mary, Berkeley, Columbia, NYU ou UCLA ; aussi, les profils dotés d’un excellent anglais professionnel vont se faire rares et se dirigeront vers les structures les plus offrantes.
Quant aux Juris Doctors, (la crème de la crème outre Atlantique), ils se comptaient déjà sur les doigts de la main, avant crise Covid, l’un d’eux, des plus brillants, a choisi la magistrature (depuis peu à la Cour de cassation) après un passage dans une prestigieuse US law firms à Paris.
Son salaire est aujourd’hui de 54 K€/an (14 ans d’expérience). Bien que sa rémunération soit supérieure au minimum indiqué par l’UJA (qui fixe celle des avocats-collaborateurs en profession libérale à 48 K€/an en 1ère année), elle en dit long sur la capacité de l’institution judiciaire à attirer des talents et à convenablement les traiter.
A ce titre, l’année 2021 a vu un jeune magistrat du PNF devenir partner d’une law firm newyorkaise, de 1er plan, spécialisée dans le litigation, nouvellement installée à Paris.
Que dire des rémunérations des avocats en droit civil, commercial et de la famille, qui se battent pour faire appliquer ce tarif UJA, qui leur est souvent refusé ?
Quid encore des pénalistes indépendants, dont certains considèrés comme les “gardiens” des libertés publiques, chaque jour, après 15 heures de travail, pris en étau entre le Juge d’instruction, le JLD, les visites en prison et les audiences, s’attèlent à tenir leur comptabilité et “broient du noir” pour rester à flot financièrement ?
A l'opposé que dire des seigneurs ou des magnifiques du Barreau d’affaires, Jean-Michel Darrois, son alter ego et ami, le regretté Jean-François Prat, Claude Serra, le fondateur de Weil Gotshal à Paris. Sans oublier David Aknin, la référence en private equity que ce dernier a recrûté et Laurent Borey, son équivalent en tax.
Mieux ne vaut pas évoquer leur rémunération qui crève des plafonds mais reste tout de même en-deça des 10 M€/an. Pourtant à la différence de Pierre-Yves Chabert sorti de la même promo HEC que Xavier Chassin de Kergommeaux, aucun d’eux n’a de parcours académique semblable aux jeunes diplômés d’aujourd’hui, ni Science Po, ni grandes écoles de commerce et encore moins de LLM.
Aujourd'hui, confrontés à la barriére à l'entrée plus élevée qu'à leurs débuts, ils auraient peu de chance d’être retenus pour un entretien d’embauche dans le Top 15 et pourtant, ils sont incontournables. Leur imprimatur a propulsé Paris dans le cercle des Places qui comptent et sous leurs ailes, des centaines d’avocats, devenus “grands”, ont prospéré.
L’empilement des diplômes n’a jamais été le gage d’une bonne structure mentale, le gage de qualité de perception en situation de relations interpersonnelles complexes et le gage d’une
excellente capacité d’anticipation.
Pour 2022, les plus à l’aise en anglais (100/120 au TOEFL ou 8/9 au IELTS) seront les grands gagnants pour obtenir le graal des 105 K€ et intégrer une prestigieuse law firm.
Reste à savoir si cette inflation ne va pas sensiblement dégrader le management des cabinets qui se doit de gérer l’ensemble de la pyramide des âges, et, surtout si quelques “pépites” vont s’extraire de cette classe d’âge au comportement imprévisible.
Du coup, la génération Z va-t-elle ébranler l'édifice des cabinets d’avocats à Paris ?